L’idée est née d’un malaise qui me taraude depuis longtemps, devenu plus difficile à ignorer au fil du temps : notre société semble souvent confondre la valeur économique d’une personne avec la valeur de sa place dans le monde.
La crise du COVID a rendu cette contradiction particulièrement visible. Des métiers indispensables au fonctionnement quotidien de la société se sont retrouvés au premier plan, alors même qu’ils figuraient souvent parmi les moins reconnus et les moins rémunérés.
De là est venue une question simple, mais difficile à refermer une fois posée : Pourquoi acceptons-nous que le revenu, le patrimoine, le statut ou la rentabilité économique déterminent à ce point les conditions dans lesquelles une personne peut vivre ?
Ce projet a commencé comme une réflexion personnelle. Non pas pour écrire un programme politique, mais pour pousser cette interrogation jusqu’au bout : que se passerait-il si l’on cessait de corriger à la marge le système existant pour imaginer, à partir de zéro, une société dont le premier principe serait la dignité humaine ?
Peu à peu, cette réflexion a pris la forme d’un modèle plus complet, abordant l’économie, le travail, la démocratie, la justice, l’éducation, l’écologie, le numérique ou encore les relations internationales.
Un manifeste est né de cette expérience de pensée : repartir des principes, puis regarder jusqu’où ils conduisent.
Parce qu’une règle peut paraître naturelle simplement parce qu’elle existe depuis longtemps.
Le marché, la propriété, les écarts de revenus, la manière d’exercer le pouvoir, la place du travail ou encore la transmission des patrimoines sont souvent traités comme des réalités presque incontournables. Pourtant, ce sont aussi des constructions historiques, juridiques et politiques.
Ce projet propose donc de les regarder autrement : non pas en demandant d’abord comment les préserver, mais à quoi elles servent, qui elles protègent, quelles inégalités elles produisent et si elles restent compatibles avec les principes que nous affirmons vouloir défendre.
Cette démarche ne consiste pas à rejeter tout ce qui existe. Certaines institutions peuvent avoir une utilité réelle. D’autres peuvent mériter d’être adaptées plutôt que supprimées.
Mais aucune règle ne devrait être soustraite à l’examen au seul motif qu’elle nous est familière.
Le manifeste cherche ainsi à distinguer ce qui relève d’une nécessité véritable de ce qui relève surtout de l’habitude, du rapport de force ou de l’héritage.
Remettre en cause une évidence n’oblige pas à la rejeter. Cela oblige simplement à pouvoir la justifier.
Parce qu’avant de demander comment changer de système, il faut savoir vers quoi l’on souhaite aller.
Ce manifeste fait donc un choix assumé : commencer par décrire une société cohérente avec ses principes, sans laisser immédiatement les contraintes du présent réduire le champ de ce qu’il est possible d’imaginer.
Partir directement de la transition conduirait presque toujours à raisonner à partir des institutions, des rapports de force et des mécanismes économiques existants. Or ce projet cherche précisément à interroger certaines de ces règles plutôt qu’à les considérer comme des données intangibles.
Cela ne signifie pas que la transition serait secondaire ou facile. Au contraire, elle soulève des questions immenses : financement, continuité des services, transformation de la propriété, organisation de la production, acceptabilité sociale, rythme des changements ou encore résistance des intérêts en place.
Mais ces questions constituent un chantier distinct.
Ce manifeste cherche d’abord à répondre à une autre interrogation : À quoi pourrait ressembler une société si la dignité humaine devenait réellement son point de départ ?
La destination permet ensuite d’évaluer les chemins possibles, les compromis nécessaires et les étapes réalistes pour s’en approcher.
Décrire l’horizon avant de tracer la route permet de ne pas confondre ce qui paraît difficile aujourd’hui avec ce qui serait indésirable demain.
Parce qu’il serait artificiel de présenter comme neutre un projet qui remet en cause des choix aussi fondamentaux que la place du marché, la propriété productive, les écarts de revenus, l’organisation du pouvoir politique ou la manière dont une société définit la dignité.
Ce manifeste assume donc clairement une orientation : il considère que la dignité humaine doit primer sur la rentabilité, que certaines formes de domination économique et politique doivent être limitées, et que le commun doit reprendre une place centrale dans l’organisation de la société.
Cet engagement n’implique pourtant pas que chaque proposition soit considérée comme définitivement juste, complète ou applicable telle quelle.
Un projet peut défendre des principes forts tout en reconnaissant ses incertitudes, ses angles morts et ses erreurs possibles. Il peut avoir une direction sans prétendre connaître d’avance tous les bons chemins.
C’est pourquoi la critique n’est pas seulement tolérée ici. Elle est recherchée.
Elle permet de distinguer ce qui relève d’une conviction solide, ce qui doit être mieux démontré, ce qui mérite d’être corrigé et ce qui pourrait finalement devoir être abandonné.
Être engagé, c’est assumer ce que l’on défend. Être ouvert à la critique, c’est accepter que la cohérence d’une idée ne suffise pas à prouver qu’elle est juste.
Ce projet propose une architecture de société, pas un modèle technique définitivement achevé ni un plan de transition complet.
Il ne prétend pas avoir déjà démontré la faisabilité économique de chaque mécanisme envisagé. Certaines propositions devront encore être chiffrées, testées et confrontées aux contraintes réelles de production, de ressources, de compétences, de démographie ou d’échanges internationaux.
Il ne cherche pas non plus à fixer dès maintenant tous les paramètres du système. De nombreux éléments restent volontairement ouverts : niveaux précis de contribution, seuils de consommation, modalités institutionnelles, mécanismes de contrôle, critères de répartition ou rythme des évolutions.
Ce projet ne décrit pas davantage, à ce stade, le chemin détaillé permettant de passer de la société actuelle à celle qu’il imagine. Les questions de transition, de continuité des services, de transformation de la propriété, de maintien de la production ou de résistance des intérêts en place constituent un chantier à part entière.
Enfin, ce projet ne prétend pas réunir à lui seul toutes les compétences nécessaires à sa propre validation.
C’est précisément pourquoi il appelle à être confronté à l’expertise, à l’expérience de terrain et à la critique.
L’enjeu n’est pas de protéger le modèle contre ses faiblesses, mais de les identifier pour savoir ce qui doit être corrigé, approfondi ou abandonné.
La contradiction n’est pas un obstacle au projet. Elle en fait partie.
Un modèle de société aussi ambitieux ne peut pas être évalué uniquement par la cohérence de ses principes. Il doit aussi être confronté à ce qu’il ne voit pas encore : contraintes économiques, conséquences juridiques, effets sociaux inattendus, limites techniques, comportements humains ou tensions entre objectifs pourtant légitimes.
Ce projet cherche donc à distinguer plusieurs types de critiques : celles qui révèlent une incohérence interne, celles qui pointent un problème de faisabilité, celles qui mettent en évidence un effet indésirable, et celles qui proposent simplement un autre choix de société.
Toutes n’appellent pas la même réponse, mais toutes méritent d’être examinées.
La contradiction permet aussi d’éviter qu’un projet engagé ne se transforme progressivement en système fermé, défendu pour lui-même. Une proposition doit pouvoir être corrigée, précisée, parfois profondément modifiée si l’examen montre qu’elle produit l’inverse de ce qu’elle cherchait à atteindre.
L’objectif n’est donc pas de gagner chaque débat. Il est de faire apparaître ce qui tient, ce qui doit évoluer et ce qui ne tient pas.
Un projet qui refuse d’être contredit cherche à être cru. Celui-ci cherche d’abord à être éprouvé.